Yakushima : Et la mort nous z’hutte

Yakushima : Et la mort nous z’hutte

6h du matin. Après de rapides adieux à toute la petite famille et sans déjeuner, on prends la route direction… mmm… la montagne. Nous sommes au village d’Anbo, et d’ici c’est simple : il suffit de rejoindre d’abord une route de 25km (!) et de la suivre jusqu’à arriver à la hutte de Yodagawa, d’ou notre randonnée est censée commencer. Evidemment, c’est trop loin pour nous, les bus sont relativement tards, donc on compte une fois de plus sur nos talents d’auto-stoppeurs .

Après avoir traversé le pont d’Anbo, on continue sur le bord de la rivière en remontant : à priori on devrait croiser cette route un peu plus haut. Les distances sont plus longues que prévues (notre carte n’est vraiment pas à l’échelle), et on commence à espérer que la route des 25km… n’est déjà pas à 25km de là ou on se trouve non plus !

La route n’aura finalement pas été difficile à trouver et ca nous aura doucement chauffé. Après 2-3km de stop inutile, on se fait finalement embarquer par une voiture. Tout se passe pas trop mal jusque-là. D’autant plus que nos nouveaux conducteurs ne sont pas n’importe qui : ce sont 2 guides autochtones de Yakushima, qui ne parlent en plus pas trop mal l’anglais :smile:. Ils nous disent que pas grand monde ne va a la hutte de Yodagawa, notre point de départ. Ils nous proposent donc de les accompagner et de partir d’un peu plus bas (via une piste de montagne, empruntée par 1000 personnes / an en moyenne ; quoi, 3 personnes / jour ?!).

Les guides sont très surpris par le parcours que l'on a prévu !

 


Notre premier checkpoint de prévu, assez haut dans la montagne, est la lande d’Hananoego (花之江河). De l’endroit d’où l’on souhaitait commencer notre randonnée ca nous aurait fait 4 petits kilomètres. Mais de là d’où on est, c’est 10km qui nous en sépare. Il n’y a même pas vraiment de chemin, juste de petites balises rouges à suivre attentivement ! On a toutefois confiance en nous, surtout que les guides sont là. Pour l’instant. A 9h du matin, la marche peut enfin commencer.

La forêt est magnifique. On n’y croise vraiment personne, aucun humain, aucun animal encore même. Ce n’est que du vert tout partout. La destination des guides est un vieux cèdre, le second plus vieux, auquel quasiment personne ne se rends jamais ; du moins pas les touristes conventionnels . C’est pour cette raison qu’ils ont decidé de faire cette randonnée seuls, entre guides (mais pas de chance, nous voila !). Le cèdre en question n’a pas l’air si loin sur la carte, ca devrait aller vite.

Nous sommes dans la laurisyvle (forêt subtropicale humide). Verdoyante à souhait, des mousses revêtent la moindre parcelle du territoire. Je me plaît à penser qu’ici c’est la véritable forêt de Mononoké. Les guides nous montrent un arbre qu’ils appellent l’himeshara (l’arbre princesse). D’apparence, le tronc n’a aucune écorce, et il est tout blanc-orangé. Autre particularité : sa sève est froide (même si j’avoue que ca n’a pas vraiment de sens pour moi). Oui, on est bien dans la forêt de Mononoké, j’en suis certain maintenant 😛 !

Ce n'est pas un himeshara, mais j'en mettrai une photo plus tard 🙂

Cette piste de montagne n’est vraiment pas évidente. Les balises rouges sont difficiles à voir (parfois sur des pierres, une branche, parfois la couleur est delavée et se confond au milieu environnant…). Ce n’est décidement pas le chemin des touristes, et c’est ce qui me fait plaisir aussi, d’ou une motivation et un engouement sans limite !

Il est 11h, on se demande si le vieux cèdre est encore loin. Déjà 2h de marche, qui ne représente pourtant rien de la totalité de notre trajet sur la carte ! Inquiétant 😐 …

Pas facile de prendre les cèdres en photo...

10mn plus tard, nous y voila, finalement ! Le cèdre Yamato-sugi surgit devant nous : 34m de hauteur, et 3000-4000 ans d’âge, second plus vieux, mais le plus grand. Tous les cèdres de Yakushima se trouvent entre 500 et 1.700m d’altitude (ici, on est a 1260m).

Yamato-sugi

 

C’est aussi la destination finale des guides. Et ceux-ci sont maintenant assez inquiets pour nous : « Vous n’avez pas de lumières avec vous ? Vous n’avez pas non plus de couverture de survie !? »… et bien non, on a rien de tout ca. J’ai seulement mon petit sac avec ses 3 totoros qui pendouillent, quelques shorts, quelques tee-shirts, un dictionnaire électronique et un bouquin :???:. Anselme a 2-3 trucs de plus que moi, mais rien de bien utile à notre survie. Les guides insistent au moins pour nous prêter 2 de leurs torches, et nous disent que de toute facon demain on devrait se croiser si tout vas bien (ils monteront par l’autre côté, via la chemin duquel on est censé redescendre). C’est reparti, et cette fois-ci personne pour nous montrer le chemin :wink:. Gambatte.

Il faut vraiment passer par là ? Mais oui, il y a un truc rouge là-bas !

On a beaucoup de chance qu’il ne pleuve pas une nouvelle fois. Heureusement, car on a rien prévu pour la pluie non plus ! Mais Anselme se lamente vraiment avec sa jambe (étirement du muscle ?), et par grande bontée (non : par désir d’avancer plus vite ! pour aller plus loin !), je prends son gros sac par dessus le mien afin de lui rendre la tâche un plus facile et de partager les efforts. Ce qui me conduira aussi à ma perte un peu plus tard 😯 !

Il faut ouvrir l'oeil et le bon, les macaques se confondent très bien avec leur environnement.

La forêt n’est pas vraiment silencieuse : il s’y déroule de nombreuses activités invisibles à nos yeux d’humain. De curieux bruissements de feuilles dans les arbres et les buissons… les oiseaux qui s’ébattent et chantent au-dessus de nos têtes ; certains improvisent même de véritable mélodies agréable à l’oreille, et relaxante pour l’esprit . C’est un vrai choc et un grand sentiment de liberté, une renaissance, surtout après en étant habitué à Tokyo ! Les rivières nous donnent de quoi nous abreuver : on se précipite sur le moindre filet d’eau que l’on croise, à chaque fois pour boire un bon coup et recharger nos bouteilles. Les kilomètres et les litres défilent et suivent la même parallèle… et la faim commence doucement à se faire sentir elle aussi. Il est midi ! Anselme en profite pour manger un peu. Je préfère pour ma part garder le peu que j’ai pour plus tard.

3h et demi plus tard on arrive enfin à notre checkpoint, Hananoego (花之江河). C’est l’endroit le plus humide de toute l’île, et aussi la lande la plus au sud du Japon. Nous sommes maintenant a 1600m d’altitude, et il commence à faire un peu frisquet. Sur la carte, fausse comme c’est pas permis, le point culminant de l’île ne me semble plus si loin. L’endroit est parsemé de panneaux, ce qui permet pour une fois de se rendre compte exactement de là où on est et de toutes les destinations possibles.

Hananoego (花之江河)


Grosse altercation entre moi et Anselme toutefois : sa jambe etant ruinée, il préfère prendre un autre chemin pour retrouver une route « goudronée » a 4km de là. Ensuite il faudrait compter sur le stop une nouvelle fois… sachant qu’il est déjà tard et vu l’endroit, je doute que l’on croise des voitures, donc pour moi ce n’est pas une possibilité envisageable :mad:. Je rétorque alors que je préfère continuer les autres 4km jusqu’au top de la montagne, pour ensuite rejoindre la hutte la plus proche après ca pour la nuit. Notre parcours s’en trouverait inchangé et demain on pourrait ainsi espérer voir le plus vieux cèdre, la forêt de Mononoké, arriver à temps au parking du ravin de Shiratani Unsuikyo pour y trouver le premier bus et – ouf – pouvoir ensuite chopper le seul ferry pour lequel on possède un ticket retour. Merci Anselme d’avoir accepté de continuer malgré la fatigue et les conditions extrêmes qui s’en suivent ! Et tiens, je te refile ton sac, j’en peux plus…

Montée à la corde...

 

Des nuages de formes diverses. Ici, une grenouille (oui oui !).

Sur toute l’intégralité de ce parcours, on n’aura croisé qu’une seule et unique personne. Une japonais, en solo, effectuant un simple aller-retour dans la montagne. Celui-ci me dit que notre destination est quand-même assez loin encore… J’hésite à traduire le peu que je comprends à Anselme, surtout que la fatigue nous frappe tout les deux de plein fouet ! On arrive peu après sur les hautes crêtes de Yakushima, et c’est une véritable bénédiction pour les yeux.

Yakushima, l'ile de Paques version nipponne ?

Je me promet d’atteindre le point culminant pour manger, et pas avant. Je crois que c’est une des rares fois où j’ai autant de mal à aligner une patte devant l’autre, et où la faim me tiraille autant… l’apoplexie soudaine n’est pas loin. Une fois en haut, c’est la récompense et je dévore mon hamburger immonde du combini comme si c’etait Maité qui me l’avait cuisine avec amour (avec deux tranches de foie gras dedans, elle me connaît bien la bougresse !). Presque immédiatement, c’est une bouffe de chaleur et d’énergie qui me fait renaître de mes cendres. C’est reparti.

Miyanoura-dake mount (宮之浦岳)

 


L’effort en valait vraiment la peine. Le mont Miyanoura-dake (宮之浦岳), à 1936m d’altitude, est magnifique. La forêt est belle, mais le spectacle qui va s’offrir à nos yeux pour la prochaine heure ne s’y compare pas. Au loin, on voit les nuages doucement escalader la montagne, et nous rattraper… une fine bruine se fait sentir… la pluie s’annonce pour la soirée.

Un arc-en-ciel fait peu à peu son apparition. Il est 18h20 (bientôt 9 heures et demi de marche consécutive !), c’est beaucoup de descente maintenant, et réchauffé par les nouvelles calories tout juste ingurgitées, c’est piece of cake. La fatigue se fait beaucoup moins ressentir.

Le soleil frise de couleurs les arbres au loin, les tons changent rapidement. La nuit s’annonce, mais nous sommes trop ébahit devant la beauté du paysage pour penser à la suite. Carpe diem.

2h après notre départ du mont Miyanoura-dake, on se retrouve de nouveau dans la forêt. On a du coup l’impression de rentrer « à la maison » ; ce qui deviendra beaucoup plus réel un peu plus tard : la hutte ne doit pas être bien loin non plus !

Et voici la hutte de Shin-Takatsuka, une sympathique petite maison forestière vue de l’extérieur. De nombreux daims se trouvent également a cet endroit. Il est 7 heures et demi du soir, et on a rien a manger. Un peu galère. Anselme a encore des chips, mais on décide de les conserver pour le lendemain matin. Elles constitueront notre seule force afin de clôturer avec succès notre epopée !

Dans la hutte, il n’y a rien, a part des Japonais déjà confortablement installé à une sorte d’étage. Sacs de couchages, butagazs, gros manteaux, ils ont été bien préparés. Mais bien-sûr, c’est un groupe avec un guide . J’hésite à leur demander de l’aide et des victuailles, mais finalement je n’oserai pas… la fierté francaise ? En tout cas, ce n’est pas l’eau qui nous manquera, il y a un vrai point d’eau avec un tuyau à côté de la hutte ! Le Grââl no-limit ! On en abusera, mais pas pour se laver.

Les toilettes (devrais-je dire LA toilette ?!) communes sont aussi très sympathiquement hardcores... souvenirs des scouts...

 


Complètement crevé, pas rassasié pour un sou, on s’installe lamentablement à même le sol de la hutte. Un short en guise d’oreiller, j’enfile tous mes tee-shirts et je me rajoute des chaussettes aux mains et m’allonge enfin. C’est pas très agréable, bien-sûr, mais ca devrait aller… Anselme fait de même. Une pluie torrentielle et soudaine se produit ensuite : bercés par son ambiance, on s’endort à ce moment là… pour se reveiller seulement une heure plus tard, frigorifiés ! Mince, il fait vraiment un froid insupportable ici ! J’essaye alors toutes les positions possibles et inimaginables. Anselme et moi on se colle dos à dos. Rien n’y fait. Je sors dehors, courrir un peu, afin de m’échauffer. Il me vient dans l’idée de dégobiller la tête d’un bambi à la bûche et de le dépecer afin de m’en faire une bonne couverture :neutral:. Finalement je me dis que je devrais plutôt conserver le peu d’energie que j’ai pour le lendemain… on ne dormira pas de la nuit . D’autant plus qu’il y a 4-5 souris qui nous courrent partout autour, fouillant les sacs dans un vacarme monstre et nous escaladant allegrement (j’ai fait valser une d’entre elle jusqu’au mur d’en face), bref c’est pas facile d’etre simplement en paix. Ce sont aussi de nombreux cauchemards éveillés qui rythmeront ces 9 heures d’attentes insupportables… que le jour se lève, enfin, par pitié !

!

De 8h du soir a 5h du matin... 9 heures de supplice à attendre que le jour revienne...

Evidemment, on aurait du lire ce qui suit sur Wikitravel avant de partir, tout était dit ! :mrgreen:

« Longer hikes with overnight stays are available for the adventurous. The hiking trails are among the most pristine and lonely in Japan. The hike to the top of the highest peaks Miyanoura-dake (1867 meters) and Nagata-dake (1886 meters) and back (or across the island) is tough, typically requiring two to four days depending on the route you select. There are a few mountain huts along the way, but they are nothing more than empty structures so bring your own bedding and provisions. It will rain. »